Il a raté l'ENS une première fois – trop original, dira-t-on. Il a été reçu premier à l'agrégation de philosophie l'année suivante. En 1964, il a refusé le Prix Nobel de littérature. Cinquante mille personnes ont suivi son cortège funèbre au cimetière Montparnasse en 1980. Jean-Paul Sartre est l'intellectuel public le plus influent que l'ENS ait jamais produit – et probablement le plus difficile à classer.
Jean-Paul Sartre à l'ENS Ulm : un premier échec, puis reçu premier à l'agrégation
Jean-Paul Charles Aymard Sartre naît le 21 juin 1905 à Paris. Son père, officier de marine, meurt quand il a quinze mois. Il grandit chez ses grands-parents maternels à Meudon, dans une maison pleine de livres. Son grand-père Charles Schweitzer, professeur d'allemand, lit et travaille devant lui sans lui enseigner directement – Sartre dira plus tard que c'est ainsi qu'il a appris à lire : en regardant un adulte se passionner pour les mots.
Au lycée Henri-IV, il rencontre Paul Nizan, qui deviendra son ami le plus proche. Ensemble, ils préparent le concours de l'ENS. Sartre échoue une première fois en 1928 – trop original dans son traitement des sujets, trop peu scolaire dans sa méthode. Il passe à nouveau en 1929 et est reçu premier. L'agrégation de philosophie suit la même année : premier également. Simone de Beauvoir arrive deuxième. Ce classement, elle ne l'oubliera pas – et lui non plus.
À l'ENS, Sartre côtoie Raymond Aron, Georges Canguilhem, Paul Nizan – autant de penseurs qui traverseront le XXe siècle, parfois en s'opposant à lui. C'est une promotion d'une densité intellectuelle rare, même pour une école habituée à en produire.
Lire plus : Sciences Po Paris : rentrée 2025 sous le signe de l'excellence – Planète Grandes Écoles
Ce que l'ENS Ulm a donné à Sartre – et ce qu'il en a fait
L'ENS lui a transmis la rigueur conceptuelle de la tradition philosophique française – la capacité à tenir un argument sur des centaines de pages sans perdre le fil, à construire un système cohérent depuis des prémisses simples. C'est ce dont L'Être et le Néant (1943) est la démonstration la plus spectaculaire : 722 pages d'ontologie phénoménologique, écrites en grande partie pendant l'Occupation, dans les cafés de Saint-Germain-des-Prés.
Ce qu'il a fait de cet héritage est autre chose. L'ENS forme des gens qui s'inscrivent dans une tradition. Sartre a choisi d'utiliser les outils de cette tradition pour la dynamiter. La phénoménologie de Husserl, qu'il va étudier à Berlin en 1933-34 avec une bourse, lui fournit la méthode. L'existentialisme – "l'existence précède l'essence" – est la conclusion qu'il en tire, et qui retourne comme un gant deux siècles de philosophie idéaliste.
Lire plus : Georges Pompidou, ENS Paris (Ulm) – Alumnow
La Nausée, L'Être et le Néant, et l'invention de l'existentialisme
Après l'ENS, Sartre enseigne dans des lycées – au Havre, à Laon, puis à Paris – pendant une dizaine d'années. C'est dans ces années d'enseignement qu'il écrit ses premières œuvres. La Nausée paraît en 1938 : Roquentin, son personnage, éprouve l'absurdité de l'existence en regardant une racine d'arbre. Le roman est salué par la critique. Le Mur (1939), recueil de nouvelles, confirme une voix littéraire singulière.
La mobilisation en 1939, la captivité en 1940 – il est fait prisonnier à Padoux – et la libération en 1941 n'interrompent pas l'écriture. L'Être et le Néant sort en 1943. La formule centrale – "l'existence précède l'essence" – deviendra un des énoncés philosophiques les plus cités du XXe siècle. Elle signifie : il n'y a pas de nature humaine préalable, pas de destin, pas d'essence fixée par Dieu ou par la biologie. L'homme se définit par ce qu'il fait, pas par ce qu'il est supposé être.
Cette idée, apparemment abstraite, a eu des conséquences politiques et culturelles massives. Elle a légitimé l'émancipation individuelle, le rejet des déterminismes, le refus des identités assignées. Elle a nourri des générations de militants – féministes, décoloniaux, existentialistes de toutes sortes – qui n'avaient parfois pas lu une ligne de Sartre mais respiraient l'air qu'il avait contribué à créer.
Lire plus : Aimé Césaire, ENS Paris (Ulm) – Alumnow
Les Temps modernes, le Nobel refusé, et la mort devant cinquante mille personnes
En 1945, avec Simone de Beauvoir, Raymond Aron et Maurice Merleau-Ponty, Sartre fonde la revue Les Temps modernes. Elle durera des décennies et sera le principal organe de l'intelligentsia française engagée. Depuis cette tribune, il prend des positions sur la guerre froide, le colonialisme, Cuba, le Vietnam – souvent controversées, toujours tranchées.
En 1964, l'Académie suédoise lui décerne le Prix Nobel de littérature. Il le refuse. Sa justification officielle : ne pas vouloir "se laisser transformer en institution". Il exprime aussi des réserves sur le fait que ce prix soit historiquement attribué à des auteurs occidentaux au détriment d'écrivains du monde en développement. Ce refus reste, à ce jour, le geste symbolique le plus commenté de la vie intellectuelle française du XXe siècle. La même année, il publie Les Mots, autobiographie de son enfance, dans laquelle il démonte avec une lucidité implacable ses propres illusions d'écrivain.
Jean-Paul Sartre est mort le 15 avril 1980 à Paris, d'un œdème pulmonaire, à 74 ans. Il était presque aveugle depuis plusieurs années. Cinquante mille personnes ont suivi son cortège funèbre au cimetière Montparnasse sans qu'aucune organisation n'ait été nécessaire – la foule s'était formée spontanément. Ce chiffre dit quelque chose sur ce que signifie, en France, être un intellectuel public. L'ENS avait formé un professeur de philosophie. Il était devenu autre chose.
Questions fréquentes sur Jean-Paul Sartre
Quelle école a fait Jean-Paul Sartre ?
Jean-Paul Sartre a intégré l'École normale supérieure de la rue d'Ulm (ENS Paris) en 1929, après un premier échec en 1928. Il a été reçu premier à l'agrégation de philosophie la même année. Il a ensuite séjourné à Berlin en 1933-34 pour étudier la phénoménologie husserlienne, qui influencera toute son œuvre.
Pourquoi Jean-Paul Sartre a-t-il refusé le Prix Nobel ?
Sartre a refusé le Prix Nobel de littérature 1964 en déclarant ne pas vouloir "se laisser transformer en institution". Il a également critiqué le fait que ce prix soit attribué principalement à des auteurs occidentaux. Ce refus reste le seul de l'histoire du Nobel de littérature – les autres lauréats qui n'ont pu le recevoir y ont été contraints par des circonstances extérieures.
Quelle est l'œuvre principale de Jean-Paul Sartre ?
L'œuvre philosophique centrale de Sartre est L'Être et le Néant (1943), essai d'ontologie phénoménologique qui développe les fondements de l'existentialisme autour de la formule "l'existence précède l'essence". Sur le plan littéraire, La Nausée (1938) et Les Mots (1964) sont ses textes les plus lus. Il a également écrit des pièces de théâtre – Huis Clos, Les Mouches – qui ont touché un public bien plus large que ses travaux philosophiques.





