Albert Camus l'appelait "le seul grand esprit de notre temps". Elle a suspendu sa carrière de professeur pour travailler comme ouvrière à la chaîne chez Alstom et Renault. Elle est morte à 34 ans au sanatorium d'Ashford, en Angleterre, en refusant de s'alimenter davantage que les Français soumis aux restrictions de l'Occupation. Simone Weil a fait de l'ENS – l'école la plus intellectuelle de France – le point de départ d'une vie qui n'a jamais accepté de rester dans les livres.
Simone Weil à l'ENS Paris : reçue 6e à 19 ans, dans la même khâgne que Simone de Beauvoir
Simone Adolphine Weil naît le 3 février 1909 à Paris dans une famille bourgeoise juive mais profondément agnostique. Son père est chirurgien militaire. Son frère André Weil deviendra l'un des mathématiciens les plus importants du XXe siècle. Dès l'enfance, les deux enfants n'ont pas de jouets – seulement des livres. À table, on parle allemand ou anglais, jamais de sport ni de météo. À cinq ans, apprenant la misère des soldats au front, Simone refuse le sucre et demande qu'on l'envoie aux tranchées.
Elle obtient son baccalauréat à 16 ans. En octobre 1925, elle entre en hypokhâgne au lycée Henri-IV, où elle a pour professeur le philosophe Alain – Émile Chartier – dont l'influence sera déterminante. C'est là qu'elle croise Simone de Beauvoir, scolarisée dans la même section. Les deux Simone ne se ressemblent pas. De Beauvoir la trouve dure et distante. Weil, elle, est déjà absorbée par une question unique : comment vivre en accord total avec ce que l'on pense.
En 1928, elle est reçue sixième sur 218 au concours d'entrée de l'ENS de la rue d'Ulm, à 19 ans. Elle y obtient l'agrégation de philosophie en 1931 – reçue septième. Ce classement dit quelque chose : brillante, sans être dans les premiers. Ce qui la distingue n'est pas l'excellence scolaire pure, mais une capacité à penser autrement, à poser des questions que personne d'autre ne pose dans les mêmes termes.
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Ce que l'ENS Ulm a construit chez Simone Weil – et contre quoi elle s'est retournée
L'ENS lui a transmis la rigueur conceptuelle de la tradition philosophique française – la capacité à tenir un argument sur la durée, à distinguer ce qui relève de l'intuition et ce qui peut être démontré. Cette rigueur, Weil ne l'abandonnera jamais. Mais elle va l'appliquer à des objets que la philosophie académique ne regardait pas : le travail en usine, la condition paysanne, l'oppression coloniale, la nature du malheur.
À l'ENS, elle s'engage politiquement avec ses camarades – pétitions contre la préparation militaire, collectes pour les fonds de grève. Elle quête pour la caisse de chômage jusqu'à la porte du directeur adjoint de l'École. Ce militantisme n'est pas séparable de la philosophie chez elle : penser sans agir, c'est, dans son vocabulaire, une forme de mensonge.
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L'usine, la grève et l'Espagne : une philosophe qui choisit l'expérience directe
En 1931, nommée professeur au lycée du Puy-en-Velay, dans une région minière du centre de la France, Weil choisit ce poste pour être proche du monde ouvrier. Elle participe aux grèves, reverse une partie de son salaire aux syndicats pour vivre au même niveau que les chômeurs. En 1934, elle demande un congé d'un an "pour études personnelles" et entre comme ouvrière sur presse chez Alstom, puis travaille à la chaîne à Boulogne-Billancourt, puis comme fraiseuse chez Renault
Cette expérience est décisive. Elle découvre que le travail à la chaîne n'est pas seulement pénible physiquement – il est destructeur de la pensée. La fatigue, la répétition, la pression de la cadence effacent la capacité à réfléchir, à résister, à exister en dehors du geste produit. Elle consignera cette expérience dans ses Cahiers, qui alimenteront une réflexion sur l'oppression que ses contemporains ne publieront qu'après sa mort.
En 1936, elle part rejoindre les Républicains en Espagne dans la guerre civile contre Franco. Une grave brûlure accidentelle – elle renverse sur elle de l'huile bouillante – la force à rentrer. Elle n'a pas combattu. Elle a vu.
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La mystique, la résistance et la mort à 34 ans
À partir de 1938, Simone Weil vit une série d'expériences mystiques qui la rapprochent du christianisme – sans pour autant se faire baptiser. Elle écrit des textes de théologie mystique d'une densité rare. Le Christ, pour elle, n'est pas une doctrine mais une présence. Son concept d'"attention" – cet effort de l'âme pour sortir d'elle-même et voir réellement ce qui est – sera l'un de ses apports philosophiques les plus commentés.
Quand la France est envahie en 1940, la famille Weil fuit à Marseille. Juive, elle est particulièrement exposée. Elle participe à la résistance locale, aide à cacher des militants. En 1942, elle accompagne ses parents aux États-Unis – pour les mettre en sécurité – puis rejoint l'Angleterre et intègre les services de la France libre de Londres comme rédactrice.
Elle contracte la tuberculose. Au sanatorium d'Ashford, les médecins tentent de la faire manger davantage. Elle refuse. Refuser de s'alimenter plus que les Français sous l'Occupation – telle est la raison qu'elle donne. Les médecins légistes diront "suicide par inanition". Sa biographe principale, Simone Pétrement, contestera ce diagnostic et montrera qu'elle a essayé de manger. La vérité est probablement quelque part entre les deux.
Simone Weil est morte le 24 août 1943 à Ashford, à 34 ans. Son œuvre – les Cahiers, La pesanteur et la grâce, L'enracinement, Attente de Dieu – a été publiée après sa mort, en grande partie par Albert Camus aux Éditions Gallimard. Elle avait passé sa vie à penser la justice, le malheur et l'attention portée à l'autre. Elle avait fait de l'ENS le point de départ d'une trajectoire que l'école ne pouvait pas prévoir.
Questions fréquentes sur Simone Weil
Quelle école a fait Simone Weil ?
Simone Weil a intégré l'ENS de la rue d'Ulm en 1928, reçue sixième sur 218 à 19 ans. Elle a obtenu l'agrégation de philosophie en 1931. Elle avait suivi une khâgne au lycée Henri-IV, où elle a eu pour professeur le philosophe Alain et croisé Simone de Beauvoir.
Pourquoi Simone Weil a-t-elle travaillé en usine ?
En 1934, Simone Weil a pris un congé d'un an de sa carrière de professeur pour travailler comme ouvrière sur presse chez Alstom, puis à la chaîne à Boulogne-Billancourt et comme fraiseuse chez Renault. Elle voulait comprendre de l'intérieur la condition ouvrière et l'effet du travail à la chaîne sur la capacité à penser et à résister. Cette expérience a nourri une partie centrale de son œuvre philosophique.
Comment Simone Weil est-elle morte ?
Simone Weil est morte le 24 août 1943 au sanatorium d'Ashford, en Angleterre, à 34 ans, d'une tuberculose. Elle refusait de s'alimenter davantage que les Français soumis aux restrictions de l'Occupation nazie. Son œuvre – publiée intégralement après sa mort par Albert Camus – a été traduite dans le monde entier.





