En 1950, Laurent Schwartz avait reçu la médaille Fields – la plus haute distinction en mathématiques, l'équivalent du Nobel. Il était le premier Français à l'obtenir. Il n'avait pas pu aller la chercher à Harvard : son passé trotskiste lui avait valu une interdiction de visa américain. Cette anecdote dit tout sur un homme qui avait été normalien, mathématicien de génie, militant anticolonialiste, chasseur de papillons, et qui avait refusé toute sa vie de choisir entre ces identités.
Laurent Schwartz à l'ENS Paris : une famille de savants, une vocation précoce
Laurent Moïse Schwartz était né le 5 mars 1915 à Paris dans une famille juive d'origine alsacienne entièrement vouée aux sciences et à la médecine. Son père Anselme était chirurgien des hôpitaux de Paris. Son oncle maternel Robert Debré était le pédiatre fondateur de l'Unicef. Son grand-oncle par alliance Jacques Hadamard était l'un des mathématiciens les plus importants de sa génération. Dans cette famille, les conversations tournaient autour de la science, de la médecine et des idées.
Il avait fait ses études secondaires au lycée Janson-de-Sailly, excellant en latin, en grec et en mathématiques. Son professeur de cinquième avait dit à ses parents : "Méfiez-vous, on dira que votre fils est doué pour les langues, alors qu'il ne s'intéresse qu'à l'aspect scientifique et mathématique des langues." En 1932, il avait obtenu son baccalauréat. Classe préparatoire au lycée Louis-le-Grand. En 1934, il avait intégré l'ENS de la rue d'Ulm. En 1937, il avait été reçu à l'agrégation de mathématiques. C'est à l'ENS qu'il avait commencé à fréquenter les séminaires de Paul Lévy – dont il avait épousé la fille Marie-Hélène en 1938, elle-même mathématicienne.
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Schwartz, la nuit de novembre 1944 et la théorie des distributions
Sa thèse avait été soutenue en 1943, en pleine guerre, alors qu'il se cachait sous une fausse identité – trotskiste et d'origine juive, il était doublement menacé. Il avait trouvé refuge à Clermont-Ferrand, où l'université de Strasbourg avait été délocalisée, et c'est là qu'il avait rencontré André Weil et le groupe Bourbaki.
C'est là aussi, au cours d'une nuit de novembre 1944, qu'il avait eu l'intuition centrale de sa carrière. Les mathématiciens cherchaient depuis des années à légitimer les calculs utilisés par les physiciens comme Dirac et Heaviside, qui manipulaient des objets mathématiquement incohérents – notamment la "fonction delta", nulle partout sauf en un point où elle vaut l'infini, et d'intégrale égale à 1. Cette nuit-là, Schwartz avait inventé la notion de distribution – une généralisation rigoureuse de la fonction qui rendait tous ces calculs légitimes.
Il avait développé cette théorie pendant quatre ans, enseignant à Grenoble puis à Nancy. La théorie des distributions était devenue un outil fondamental pour les équations aux dérivées partielles, la transformation de Fourier, la physique théorique et la mécanique quantique. Il avait raconté plus tard que cette nuit avait été l'une des deux plus belles de sa vie – l'autre étant celle où il avait capturé 450 papillons.
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La médaille Fields de Schwartz et le visa refusé par les États-Unis
En 1950, au congrès international de mathématiques de Harvard, la médaille Fields avait été attribuée à Laurent Schwartz pour ses travaux sur les distributions. C'était la première fois qu'un Français recevait cette distinction – et Schwartz n'avait pas pu se rendre à Harvard pour la chercher. Les autorités américaines lui avaient refusé le visa en raison de son passé trotskiste. Son engagement politique des années 1930, dont il avait rompu en 1947, continuait de lui fermer des portes dix ans plus tard.
Nommé professeur à l'École polytechnique en 1958, il y avait refondé l'enseignement mathématique et créé un centre de recherche qui deviendrait l'un des meilleurs du monde. Mais en 1961, il avait signé le Manifeste des 121 – la pétition en faveur du droit à l'insoumission pendant la guerre d'Algérie. Polytechnique, institution militaire, l'avait immédiatement suspendu de ses fonctions d'enseignement. Il n'avait repris son poste qu'en 1963.
Laurent Schwartz, l'OAS, les papillons et la fin d'une vie
Son engagement anticolonialiste n'avait pas que des conséquences académiques. En février 1962, son fils Marc-André, alors âgé d'une vingtaine d'années, avait été enlevé par un commando de l'OAS pendant deux jours. Le choc avait été immense. Marc-André avait été libéré mais ne s'en était jamais remis. Il était mort en 1971. La douleur de cette perte avait marqué profondément Schwartz pour le reste de sa vie.
En parallèle de tout cela – les mathématiques, les combats politiques, l'enseignement à Polytechnique pendant vingt ans – il avait cultivé toute sa vie une passion pour l'entomologie et les papillons. Sa collection personnelle, léguée après sa mort au Muséum national d'histoire naturelle, au musée de Lyon, au muséum de Toulouse et au musée de Cochabamba en Bolivie, comprenait près de 20 000 spécimens. Plusieurs espèces portent son nom.
Laurent Schwartz était mort le 4 juillet 2002 à Paris, à 87 ans. Il avait intitulé son autobiographie, publiée en 1997, "Un mathématicien aux prises avec le siècle". Ce titre était juste : il avait été normalien, mathématicien de génie, trotskiste, mari d'une mathématicienne, militant anticolonialiste, professeur réformateur, chasseur de papillons et père endeuillé. L'ENS l'avait formé. Il avait tout fait avec ce qu'elle lui avait donné.
Questions fréquentes sur Laurent Schwartz
Quelle école a fait Laurent Schwartz ?
Laurent Schwartz avait intégré l'ENS de la rue d'Ulm en 1934, après des classes préparatoires au lycée Louis-le-Grand. Il avait obtenu l'agrégation de mathématiques en 1937. Il avait ensuite soutenu sa thèse en 1943 et enseigné à Grenoble, Nancy, Paris et l'École polytechnique.
Pourquoi Laurent Schwartz n'avait-il pas pu aller chercher sa médaille Fields ?
La médaille Fields avait été attribuée à Laurent Schwartz en 1950 pour ses travaux sur la théorie des distributions, mais il n'avait pas pu se rendre à Harvard pour la recevoir : les autorités américaines lui avaient refusé le visa en raison de son ancien engagement trotskiste dans les années 1930. Il restait le premier Français à avoir reçu cette distinction.
Qu'est-ce que la théorie des distributions de Laurent Schwartz ?
La théorie des distributions, inventée par Laurent Schwartz au cours d'une nuit de novembre 1944, est une généralisation rigoureuse de la notion de fonction qui permet de donner un sens mathématique précis aux calculs utilisés par les physiciens comme Dirac et Heaviside. Elle est devenue un outil fondamental pour les équations aux dérivées partielles, la physique théorique et la mécanique quantique, utilisé quotidiennement dans toutes les branches de la physique et des mathématiques appliquées.





